Avis et presse

De l’interview d’Eléna Tarasova

«La vie et le processus créatif, c’est quelque chose d’unique. C’est plutôt que la vie est le processus créatif, et inversement».


«Mes premières fortes impressions sont davantage liées à l’art théâtral. Les parents aimaient beaucoup le théâtre dramatique et l’art du ballet – C’est d’eux que j’ai perçu cet amour. Dans mon enfance, nous étions souvent au théâtre ensemble. En ce qui concerne les impressions fortes, notamment, musicales, hors de la synthèse des arts – c’était plus tard. J’avais environ sept ans, je faisais déjà mes études à l’école sur base du conservatoire. Je crois qu’après cette rencontre avec l’art, j’ai commencé à réaliser que la musique n’était pas seulement un beau son que nous jouions à partir de ce que nous lisions dans les notes ; c’est plus que ça, quelque chose qui a une forte influence. Cette rencontre s’est produite presque par hasard. J’ai entendu à la radio la finale du Concerto nº 2 de Chopin. C’était un choc émotionnel profond pour moi. J’étais débout près du magnétophone, j’écoutais l’émission de radio et je pleurais à cause de la beauté parfaite du monde inexplicable, clair comme du cristal, que j’ai découverte de façon si inattendue. Maintenant, quand je me tourne cette composition musicale en tant qu’interprète, je me remémore notre première rencontre – une chambre claire, les rayons du soleil pénétrant par la fenêtre, les sons de la musique émis par le magnétophone, l’inquiétude et les larmes de bonheur inexplicable que je venais juste de découvrir…».


«Le bonheur de ma vie, ce sont mes pédagogues. Le bonheur ne concerne pas seulement le domaine créatif, étant donné qu’avec eux on pouvait aussi parler des questions importantes de la vie. Il n’y a jamais eu de relations de type « maître-élève » ; tu devenais un membre de la famille. Mon premier pédagogue, Olga Evguenievna Metchetina, m’a élevé avec délicatesse, beaucoup de ménagement et d’attention. Je lui suis éternellement reconnaissante pour tout. La classe de Sergueï Leonidovitch Dorenski, dans laquelle je faisais mes études au conservatoire et en doctorat, est une grande famille qui est composée d’étudiants, de doctorants, d’assistants, de diplômés. Le chef d’une famille est un homme strict, mais très affectueux, sensible aux questions et problèmes de chacun. Les relations créatives avec ses assistants – Andrey Pisarev, Nikolaï Louganski, Pavel Nersessian – étaient toujours très chaleureuse et sincères. J’ai passé beaucoup de temps dans la classe de Pavel Nersessian».


«Le fait que je possède la vocation, l’aptitude à cette profession, c’est un don de Dieu ; mes connaissances et capacités à travailler m’ont été données par les parents et les pédagogues; ce que je fais maintenant, tout en étant autonome, c’est mon point de vue qui est basé, bien sûr, sur tout ce qui est énuméré ci-dessus».


«J’ai vraiment apprécié les salles du Japon, par exemple, NHK Osaka Hall à Osaka, Alti Hall et Kyoto Concert Hall… C’était un grand plaisir de jouer en France, j’aime particulièrement le projet «Les Pianos Folies»… Les concerts avec l’orchestre dans la Salle de Saidashev à Kazan et à la salle de philharmonie d’Ekaterinbourg, c’est aussi un vrai plaisir! Il y a beaucoup de bonnes et merveilleuses salles de concert. Mais il y a les plus aimées et chéries – les salles du Conservatoire de Moscou, de mon Alma Mater. Déjà à un jeune âge, je suis monté sur la scène de la Petite Salle (« Malyï ») et de la Salle de Rachmaninov en tant qu’ élève de l’école sur base du conservatoire ; j’ai bien aimé jouer là-bas déjà à cette époque. En ce qui concerne la Grande Salle (« Bolshoï ») du conservatoire, c’est un espace particulièrement magique, en montant sur la scène duquel tu ressens la présence de grandes ailes créatrices derrière le dos».


«Je qualifierais l’entrée en scène comme un résultat intermédiaire. Le concert, c’est comme le moment de vérité, comme un flash d’une lumière vive qui éclaire le chemin déjà parcouru des recherches créatives et t’indique quelque chose d’inaperçu auparavant. Il y aussi une sensation du bonheur que tu éprouves dû au fait que tu as fait quelque chose d’une nouvelle façon, autrement que d’habitude, j’ose espérer, d’une manière plus profonde et intéressante».


«Je pense que le rôle le plus nécessaire à cette époque, c’est un pacificateur. Et si l’activité d’un artiste, l’orientation de son art s’effectuent dans cette direction, alors cet art n’est pas seulement très important, mais urgent , vital».


«D’abord, il faut comprendre: « qu’est-ce que le temps libre et de quoi doit-il être libre? » Si le temps libre c’est le moment où tu fais tout ce que tu veux, dans ce cas toute ma vie c’est du temps libre».


«À notre époque de grandes vitesses, de l’informatisation et de l’avancée rapide des technologies Internet, il est important de ne pas s’y perdre, de ne pas perdre sa capacité à ressentir profondément, à percevoir et à comprendre ce qui est beau, c’est-à-dire à sa capacité à rester Humain».


«Un vrai art authentique est toujours fondé sur la Beauté. C’est là sa différence majeure avec de nombreux autres phénomènes de la sphère musicale et artistique qui sont intéressants comme tendance du moment et attrayants pour le public, mais qui ne possèdent pas cette catégorie esthétique dans leur noyau. Le rapport à l’art authentique, basé sur un principe esthétique et éthique, à un art éternel – et toujours renouvelé – est le moyen de garder une profondeur en soi».


«Ce sont les impressions totalement différentes. La diffusion d’un concert ne peut pas donner ce que vous ressentiriez en étant dans la salle de concert. Imaginez … Un grand nombre de personnes avec un rapport à la vie différent, des sensibilités différentes, se retrouvent dans une salle de concert … et quelques minutes après le début du programme, elles deviennent un champ énergétique unique avec lequel l’artiste entre en connivence. Au cours de cette saison, j’ai eu plusieurs programmes solo au Musée des Beaux-arts Pouchkine. Après ces concerts, j’ai reçu quelques reportages photo, où j’ai vu ce que je ne pouvais pas voir pendant le concert, à savoir les visages des gens qui écoutaient la musique. Ils étaient magnifiques. Tous ces gens étaient magnifiques dans unicité. Chacun d’eux possédait cette beauté particulière qui est difficile à voir, à ouvrir chez l’autre dans notre rythme de vie quotidienne d’aujourd’hui, et après, admirer la beauté de cette personne … Peut-être cette beauté fragile ne peut-elle pas se manifester dans la vie quotidienne, et pourtant, elle vit en chacun de nous».


«Je crois que le moment de conscience du choix de la cause de toute notre vie ne se pose pas au moment où nous arrivons dans un établissement d’enseignement supérieur, mais lorsque nous nous demandons “Que suis-je dans ce monde?”».


«Je pense maintenant que parmi les musiciens il y a beaucoup de gens heureux qui n’emploient pas le mot « travail ». Moi aussi, je suis parmi ces gens heureux. Vous voyez, « je vais au conservatoire pour voir les étudiants », « j’ai un concert ce soir », « je vais à la répétition » – tout cela sont les aspects d’un tout, appelé « mode de vie ». Bien sûr, un musicien n’est ni une profession ni un travail. C’est un mode de vie».


«Pour moi, il est toujours intéressant de construire la dramaturgie d’un programme de concert solo, inventer un concept de programme me permettant de dire quelque chose, de trouver des arcs, des parallèles, des lignes hors style qui réunissent les compositions, et cela fait naître une idée suprême dans le programme. Un concert solo est un spectacle solo où le musicien est à la fois réalisateur et artiste en dialogue avec le compositeur hors du temps et en co-création en direct avec le spectateur».


«Il semble que l’idée du spectacle acoustique « Illusions sonores. Collage » provienne de ces réflexions. C’est un programme d’une heure doté de sa propre structure (un arc, des parallèles, une ligne hors style) et supposant une exécution sans applaudissements. L’expérience de l’exécution d’une heure de programme sans « interaction » avec le spectateur sous forme d’applaudissements, était d’abord inhabituelle et assez difficile pour moi. Mais je comprenais que c’était une magie particulière. Dans le programme consacré à la musique du soir et au silence du soir, le silence apparaît : tel un espace nécessaire à la naissance d’une illusion sonore et à sa perception. Le silence est le luxe du monde moderne. La pause entre les œuvres musicales, non couverte d’applaudissements, devient elle aussi de la musique : la musique de cette soirée. Ce printemps, le label « Neue Sterne » en Allemagne a sorti un CD avec ce programme. En ce qui concerne mes projets de continuer à travailler dans ce sens, un nouveau spectacle acoustique, « Credo » , sera représenté parmi mes programmes solo de la nouvelle saison».


«Je réalise des projets parce que … je me souviens souvent de la phrase de Tonino Guerra “Unissez-vous, de cette façon il sera plus facile de sauver la Beauté”».


«La position dans la vie artistique… Je partage la position selon laquelle «Si vous êtes une personne douée, cela ne signifie pas que vous avez reçu quelque chose. Cela signifie que vous pouvez donner quelque chose». Si je ne me trompe pas, cette phrase est de Carl Gustav Jung».


«Il existe plusieurs points communs entre l’église et la salle de concert. Dans ces espaces, il est plus facile de nous permettre de retrouver le temps de notre propre vie, qui nous échappe si rapidement dans l’agitation de la mégapole».


«Il y a des moments de sensation de la salle, qui semble vivre et respirer avec moi. Cela se produit pendant les épisodes de pianissimo. C’est une sensation extrêmement forte».


«Qu’est-ce que la bibliothèque [maison] signifie pour moi? La comparaison avec des mosaïques de morceaux de smalt me vient à l’esprit – à partir de détails dissemblables se crée un tout, un certain monde, au contact duquel la personnalité humaine devient plus multiforme. Et chacun choisit lui-même le smalt pour ses « mosaïques maison ».


« – … j’ai déjà laissé de côté de nombreuses nouveautés technologiques.
Women’s Time : – Pourquoi ?
– Peut-être parce que je vois de plus en plus souvent des couples de jeunes qui ne se regardent pas dans les yeux, mais l’écran de leur téléphone. Les échanges entre amis se déplacent de façon intensive vers les réseaux sociaux — comme s’il n’y avait pas de temps pour les rendez-vous ; l’illusion d’ « être connectés » via l’Internet ne contribue pas à trouver ce temps. Il en résulte que ces progrès remarquables séparent de plus en plus les gens… S’entendre, entendre sa propre voix, devient de plus en plus compliqué — le rythme de la vie est incroyablement élevé, le flux d’informations colossal, les instants libres sont consacrés à la communication en ligne ou à la télévision qui s’immisce à sa manière dans les relations humaines. Je me rappelle les propos de Tonino Guerra : « une voix qui sort d’un mécanisme sans vie remplit le silence qui règne entre l’homme et la femme, entre les parents et les enfants. Il faudrait revenir là où la parole appartient de nouveau à nos enfants et les images mûrissent dans notre imagination… ».


Un regard attentif, amoureux, un mot doux prononcé au bon moment, un dessin réussi de manière inattendue dans la marge d’un bloc-note, un «vrai» livre dans la main, l’émotion d’une rencontre avec l’art non pas dans une copie de qualité, publiée en ligne, mais dans un original au musée, une soirée passée avec les amis dans une salle de concert et l’échange des impressions après le concert : ce sont là les moments de bonheur de notre vie unique…».


«Je suis intéressé par un jeu ayant des significations, par la recherche de ce qui unit les compositions sélectionnées pour le concert ou les contraste de manière convaincante dans le programme, formant en même temps un certain ensemble. Cette architecture est toujours claire pour les experts, et les mélomanes la perçoivent intuitivement. Quant au programme « Les illusions sonores. Le collage « , je voulais créer un beau programme magique très fragile, illusoire, subtil, insaisissable, mais en même temps très volumineux, puissant et à grande échelle».


«Une personne créative est avant tout une personne. Elle vit dans le monde moderne, surchargé d’informations, d’analyses et de prévisions. Tout cela donne une gravité supplémentaire à l’existence. Le musicien a la possibilité de surmonter cette gravité, d’être très haut dans l’espace pendant un certain temps – cet espace n’a pas et n’aura pas analogue dans le monde réel. Je pense que les créatifs s’imposent particulièrement d’aujourd’hui. Ils ne partagent pas leurs réflexions sur le monde moderne, à l’ère de l’information et de l’analyse, ils partagent leur foi en ce monde».